Comment j’ai pris conscience de la culture du viol.


Avant propos:
Je ne vais pas vous expliquer la culture du viol. D’autres l’ont fait bien mieux que moi.
Ce texte sera avant tout pour parler de mon histoire. Au cours de ma vie, j’ai rencontré beaucoup de survivantes.

Je parle volontairement de « survivantes » car j’ai surtout rencontrée des femmes cisgenres violées. J’utilise ce terme volontairement car je n’aime pas le mot « victime ». Il y a quelque chose de terrible dans cette expression, comme si il donnait un statut définitif au malheur. Hors j’ai surtout connu des combattantes. Chacune à leur manière.

Le but ne sera pas de faire de l’outing ou de m’accaparer la parole et l’histoire de ces femmes.
J’écris avant tout pour témoigner, briser le silence sur le viol. Je ressens le besoin de mettre à plat certains sentiments.

Avant mes quinze ans, je n’étais pas concernée par le viol.
Je n’avais pas connaissance d’amies qui avaient été agressée sexuellement.
Le viol était une chose affreuse qui n’avait d’existence « physique » que dans les journaux, dans la rubrique « fait divers ».

Le fait que je ne me sentais pas « fille » devait jouer.
Je ne me sentais pas vulnérable. Je ne mettais que des jeans, je ne me maquillais pas, je ne voyais pas l’intérêt de sortir tard le soir.
Pas comme ces autres filles des journaux qui l’avaient sans doute un peu cherché.

L’été de mes quinze ans, ma bulle de naïveté éclata.
Nous étions une petite bande d’adolescents qui se réunissaient en centre-ville pour oublier l’ennui.
Il y avait cette fille que je connaissais de vue. Je ne lui avais jamais adressé la parole mais je l’observais de loin car elle était la première meuf que je voyais assumer son homosexualité. Un jour, elle a arrêté de venir. Plus tard,  j’ai appris qu’elle avait été violée, dans un cul-de-sac se situant à peine à deux minutes de notre « Q.G ». On soupçonnait un garçon de la bande mais on n’avait jamais mis la main dessus. Et elle n’avait jamais parlé. Par la suite, j’ai su qu’elle avait fait plusieurs séjours en H.P.

Son histoire m’a bouleversée.
Peut-être parce que je n’avais jamais été confrontée au viol de si près. Peut-être parce que je me sentais vulnérable. Cela aurait-il pu être moi?

Un mois plus tard, je me suis retrouvée dans une chambre d’hôtel avec une amie qui squattait là. Un mec de la bande qui vivait là aussi, lui avait loué l’endroit parce qu’elle ne s’entendait plus avec ses parents. Alors qu’elle prenait sa douche, ce mec est entré dans la chambre.Il était gentil mais il a commencé à se rapprocher et à s’allonger près de moi. J’étais sur le lit, pétrifiée. Ma pote est sortie de la salle de bain, il est parti. Ça aurait pu être moi.

Mais si je me sentais vulnérable, je ne pensais pas encore à une quelconque « culture du viol ». C’était un triste hasard de la vie.
Je ne voulais pas être dans une peur constante, j’ai rangé ces histoires dans un coin de mon cerveau. Ne plus y penser était la meilleure stratégie pour me préserver.

Quelque mois plus tard, je rencontrais un gamin de treize ans qui traînait avec mes potes geeks et qui me racontait qu’il avait été abusé par ses parents étant petit. Cela me semblait tellement invraisemblable que je pensais qu’il mentait, pour attirer l’attention. Je n’avais pas envie de le croire. C’était plus simple d’avoir des œillères.

Puis l’année de mes 16 ans, il y a eu cette fille avec qui je suis sortie. Je n’étais pas amoureuse, j’étais immature et j’avais juste envie d’avoir une meuf. Je la trouvais étrange. On était ensemble mais elle ne voulait pas coucher avec moi. Elle n’était pas tactile malgré mes avances repêtées et se crispait dès qu’on lui touchait le ventre. Puis un jour, elle a parlé. Elle aussi avait été violée.

Je ne pouvais plus ignorer. J’ai pris conscience de deux choses.

La première était que je devais changer mon comportement pour elle. Respecter son refus.
Je n’avais pas encore saisis la notion de consentement mais je savais qu’il fallait que je change.

La deuxième, c’était que le viol existait et que cela pouvait arriver à n’importe qui.

L’année de mes dix-sept ans, j’ai lu « King Kong Théorie« . On peut penser ce qu’on veut de Despentes mais cette femme m’a littéralement mis du plomb dans la tête. Elle m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses sur le viol, sur cette fameuse « culture du viol » et  sur mon propre comportement.

J’ai rencontrée d’autres survivantes. Plus que je ne l’aurais souhaité. Parfois, j’en viens à reconnaître les « signes » et ça me terrifie.

Ils ou elles ont été des amiEs, des petites-amies. Et cela m’a amenée à être dans une position délicate: Celle qui sait, qui connaît les horreurs du viol et ses conséquences. Celle qui a conscience que l’empathie ne suffit pas. Celle qui est frustrée de savoir et de ne pouvoir rien faire.

Je peux écouter, je peux prendre dans mes bras. Rassurer.  Je peux tempérer mon comportement. Contrôler mes gestes, contrôler ma voix. Poser la question: « Est-ce que tu en as vraiment envie?« . Ne pas être brusque. Toujours demander si ça va.
Faire des pauses pendant que je fais l’amour . M’assurer qu’elle n’a pas mal, qu’elle se sent bien. M’arrêter quand elle dit « stop ».

Puis la nuit recouvre la Terre.
Et je suis celle qui les a vu cauchemarder. Celle qui a tenté de gérer les angoisses, les larmes, les peurs.
En mon for intérieur, je sentais que ce n’était pas assez. Que ça ne l’est jamais.

Je ne me suis jamais plainte. Je me suis surtout sentie désemparée.
J’ai eu des envies de meurtre. Retrouver les pourritures, les exterminer. Mais à quoi bon? Est-ce que ça aurait guérit la douleur? Non.

Être le ou la partenaire d’unE personne violée, c’est devenir un point d’ancrage. Être quelqu’un en qui son ou sa partenaire aura confiance. Au final, c’est avoir le comportement que tout le monde aspire dans une relation, même éphémère.

Aujourd’hui, je suis féministe. Je le suis devenu pour elles. Je le suis devenu pour moi.

Je me suis remise en question et j’ai compris que moi aussi, en tant que meuf et en tant que lesbienne, j’ai contribué à la culture du viol.

J’y ai contribué à chaque fois que j’ai baisé sans vraiment le vouloir, à chaque fois que j’ai cru que « non » voulait dire « oui », à chaque fois que j’ai pris des meufs pour des bouts de viande.

Le viol gangrène notre société. Le seul moyen de l’éradiquer, c’est d’en parler, d’éduquer, d’écouter. Répéter en boucle les mêmes discours. Parler de consentement avant d’aborder l’acte sexuel.

Il faut que ça s’ancre dans nos cervelles et dans nos cœurs, en gardant l’espoir qu’un jour, le monde entier aura cette prise de conscience.

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13 réflexions sur “Comment j’ai pris conscience de la culture du viol.

  1. Ton texte est très émouvant, et plein d’empathie.
    J’ai juste envie de te dire merci de l’avoir écris et d’agir comme ça.

  2. Pingback: Culture du viol - viol | Pearltrees

  3. Merci d’avoir écrit ce texte. Merci pour moi, pour tous ces gens que l’on ne respecte pas, que l’on ne croit pas, qu’on traite avec désinvolture. Tu m’as ouvert les yeux sur ma propre histoire.

  4. Je ne peux qu’être d’accord. Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait un constat affligeant ; presque toutes les filles de mon entourage ont subis un viol ou des attouchements, même des femmes de ma propre famille. Sur la plupart, les conséquences sont inimaginables pour le commun des mortels, troubles de la personnalité multiple, déréalisation, dépersonnalisation, adoption de comportements à risques (forcément) goût prononcé pour le masochisme, pour les hommes violents, prostitution… Et contrairement à une idée répandue, peu sont devenues lesbiennes (dans mon entourage en tous cas.) Je suis convaincue que ce n’est pas en considérant les hommes comme des prédateurs sexuels – modèle en apparence victorieux mais très réducteur à mon sens- que les viols diminueront… Encore moins en punissant les coupables de tels crimes (en voulant les catégoriser de délits !) de deux, voir trois ans de prison, quand la justice daigne condamner les accusés… On minime beaucoup trop les dégâts que peuvent causer un viol. On veut croire que la victime l’a cherchée ; les femmes peuvent de fait penser avoir le contrôle de la situation, se sentent protégées en adoptant des stratégies défensives -pas de mini-jupe, s’interdisent de traîner dans la rue la nuit, d’être ivres sur la voie publique sans présence masculine-, et les hommes peuvent continuer à se sentir dans leur bon droit quand ils commencent à être insistants avec des femmes sans protecteurs à leurs côtés. Je pense que si parler est une bonne chose, on gagnerait davantage à traiter les violeurs comme ce qu’ils sont ; des victimes d’une société où même si les repères sont bouleversées, où même si la virilité à tout prix demeure une valeur sûre, ils n’en restent pas moins des sociopathes qui ont choisis délibérément de détruire quelqu’un pour leur propre plaisir. -Je ne parle pas des pédophiles ou psychopathes. – Il est temps de cesser d’infantiliser, de victimiser des dangers publiques…

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  7. Pingback: rape culture | Pearltrees

  8. Très beau, très vrai, très fort. Merci pour cet article, femme inconnue qui sait encore avoir de l’empathie dans ce monde violent.
    Tu dis qu’être compagne/on d’une personne violée est difficile et beau à la fois. J’ai envie de dire en plus qu’être simplement partenaire d’une femme (homme aussi mais c’est plus rare), violée ou non, homo ou hétéro, bref d’une personne du « sexe faible » devrait déjà inciter à ce comportement respectueux et protecteur.
    Combien de fois, sans jamais avoir rien subi, mais juste en tant que femme et donc vulnérable, je me suis sentie en danger ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de me promener très tard dans des rues ? De m’habiller très court s’il fait très chaud ?

    Je vais aller parcourir un peu plus ton blog, je pense que tu peux encore m’apprendre et me faire réfléchir. Merci =)

  9. Pingback: Sociology | Pearltrees

  10. Wahou, très beau texte… J’apprend encore des trucs. Moi aussi j’espère qu’un jour, le monde entier aura cette prise de conscience. J’aimerais agir, mais je ne sais pas comment…

  11. Pingback: Témoignages | Pearltrees

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