J’en ai marre de vos corps normés.

Il y a des périodes où j’ai des difficultés avec moi-même. avec ce corps qui est le mien. Avec cette énorme masse dont je ne sais que faire.
Les rentrées scolaires, les rentrées professionnelles, les sorties dans les bars, les sorties dans le métro, les sorties hors de l’appartement.
Ouais, okay. J’ai tout le temps du mal avec moi-même.

J’ai dû mal quand je dois affronter un escalier. Marcher à la même allure que tout le monde pour ne pas ralentir les gens derrière moi, quitte à m’en niquer les rotules. Je dois toujours regarder à deux fois avant de m’asseoir sur une chaise, par peur de la casser. Parfois, je ne monte pas dans un ascenseur parce qu’il y a déjà trop de monde. Je ne supporte pas la foule du métro car il y a toujours un regard pour me dire que si je n’y étais pas, on aurait pu gagner une place. M’asseoir sur un canapé où il y a déjà des gens est une épreuve parfois, parce que je sais qu’ils vont se pousser, me laisser de la place… mais sans doute pas assez pour mes grosses cuisses et mon gros cul. Alors, j’essaye de me mettre le plus au bord du canap’. Me casser le dos certes mais me faire toute petite.
L’éléphant dans le magasin de porcelaine.

Ceci dit, j’ai un background. Gamine rondelette, ma mère a eu la bonne idée de me mettre au régime à 11ans. Bien sûr, elle est dans le déni, m’affirme encore qu’il s’agissait à l’époque de « surveiller mon alimentation », que c’était pour mon bien. Sauf qu’elle ne se souvient pas des repas qu’elle me faisait sauter au soir, les visites incessantes chez la diététicienne, les interdictions à répétitions de manger trop gras/trop sucré/trop salé et les engueulades à base de « Et quand tu feras 100kilos, tu feras quoi ? ». J’ai même eu droit à de l’homéopathie.

Résultat, plutôt que de perdre de la graisse, je me suis cachée derrière. Une psy m’a dit un jour que c’était un moyen de tenir les gens éloigné de moi. Physiquement éloigné.

Aujourd’hui, j’essaye de dealer avec mes « troubles du comportement alimentaire ». Le grand nom scientifique, c’est l’hyperphagie. Moi j’appelle ça: m’étouffer avec du gras jusqu’à sentir mon ventre sur le point d’exploser.
Clairement, ça s’est calmé par rapport à mon adolescence marquée par l’auto-destruction. Le fait d’être végétarienne-tendance vegan depuis 1an aide pas mal. Pas que je ne peux pas m’empiffrer de gras (pro tip: les frites c’est vegan)… mais le fait d’avoir à disposition des produits qui mettent du temps à être préparé/cuisiné m’aide à y réfléchir à deux fois avant d’engloutir tout ce qui passe.

L’autre truc qui m’a aidé à modifié mon regard ces dernières années, c’est d’évoluer dans des milieux où l’on a mis des mots sur les normes qui sont les nôtres, sur ces « beautés fatales » inatteignables. Des endroits où l’on m’a fait découvrir le body positivism.

Pourtant, j’ai vite compris que la pensée politique, en France, n’allait pas forcément plus loin que les belles paroles.

Parce que je vous observe, je vois vos textes, vos tumblr sex-positif, je vous vois tourner vos films, partager vos photos, je vous vois relationner…
Et en toute inconscience, vous ne vous rendez pas compte que vos imaginaires sont remplis d’égéries minces, maigres, frêles, fines, sveltes .
Des corps que vous aimez, désirez, mettez en avant sur vos scènes alternatives. Vous arborez fièrement vos nouveaux binders quand je ne sais plus quoi faire de ma poitrine et de mon bide. Vous organisez des friperies où les tailles ne dépassent pas le 46.

Vous parlez de jouer avec le genre, d’éclater les limites quand il est difficile pour une personne comme moi de:
– trouver des fringues
– trouver des fringues masculines qui m’aillent
– trouver des fringues masculines qui m’aillent, sans me ruiner

Mais sachez que si dans ce texte, je vous fait la morale, je ne vous en veux pas car j’ai moi aussi intégré cette façon de voir le monde en poids plume.

Sauf qu’aujourd’hui, je peux vous le dire: vos imaginaires m’emmerdent, vos imaginaires m’ennuient. Ils sont trop petits, trop étroits, trop limités, trop blancs, trop ciscentrés. Aujourd’hui, je peux vous dire que j’ai le droit de prendre de la place, j’ai le droit d’aimer, d’être aimée, d’être désirée et d’exister.

J’ai le droit de vous dire que j’en ai marre de vos corps normés.

Love your body the way your mother loved your baby feet

And brother arm wrapping shoulders, and remember
This is important

You are worth more than who you fuck
You are worth more than a waistline
You are worth more than beer bottles displayed like drunken artifacts.
You are worth more than any naked body could proclaim in the shadows,
More than a man’s whim or your father’s mistake
You are no less valuable as a size 16 than a size 4
You are no less valuable as a 32a than a 36c
Your sexiness is defined by concentric circles within your wood
It is wisdom
You are a goddamn tree stump with leaves sprouting out
Reborn

[TW: Suicide, auto-mutilation]

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3 réflexions sur “J’en ai marre de vos corps normés.

  1. Et si on posait l’hypothèse que c’est le but consensuel (ici relation-échange-plaisir, c’est-à-dire en fait condition à la reconnaissance, sujet social quoi), qui est pourri ? Que sa réalisation à travers nous implique sélection et concurrence ? Bref que c’est ça qui est à dynamiter, pas seulement les hiérarchies qui en découlent ? En fiunir avec l’idéal social, quoi.

  2. Comme je te comprends. J’ai moi mm longtemps lutté avec les TCA, dont l’hyperphagie. Un bon truc pour s’en débarrasser, le psy, les amis/compagnons non toxiques et faire du bénévolat pour sortir de sa bulle.
    Bisous

  3. Bonjour,
    Peut être aimeras-tu ce tumblr qui raconte la difficulté d’acception de soi chez des gens toutes tailles confondues… http://moncorpsmappartient.tumblr.com/
    Moi j’aime entendre ces petites voix qui semblent chuchotées et qui racontent ce conflit qu’on a tous/toutes avec notre corps et avec l’image du beau qu’on nous a inculquée à la truelle…
    Le dégout et la colère ne me semblent pas être une fatalité.
    Parce que notre société est malade, parce que nous sommes malades d’être nés dans cette société. Que certains d’entre nous cherchent à se libérer de ces chimères tandis que d’autres n’ont jamais essayé ou simplement cessé de lutter.

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